Mars

J’écris bien tard sur le mois de Mars ! Que faire ? Renoncer à mon billet à la fois martien et martial parce que j’étais trop occupée à observer les changements de ce mois si labile ? Que nenni ! Le dicton le dit bien : « Taille tôt ou taille tard mais taille en mars ». Je taille tard mais puisse l’énergie de Mars, l’action, m’accompagner et t’insuffler encore quelque élan, ami lecteur. Plaçons-nous, l’espace d’un billet, sous sa divine protection.

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Le début du Printemps dans l’hémisphère Nord : entre Mars et Oester

On le sait : dans notre calendrier occidental, l’équinoxe de fin mars marque le début du Printemps. C’est un temps d’équilibre entre la nuit et le jour, une sorte de pause suspensive avant l’emballement cyclique. C’est aussi le temps de la fête païenne d’Ostara : le jour de l’équinoxe, on célèbre la déesse Oester ou Eostre, déesse de la fertilité, du renouveau de la vie et de la terre, associée aux matins radieux et à la lumière montante. Le chiffre deux, la binarité complémentaire, le masculin et le féminin préparent la saison.

Une période subtile

Le mois peut agacer : alors que nous soupirons après la douceur, les fameux « beaux jours » dont nous aimerions nous rapprocher au plus vite, Mars envoie douceur et rigueur, lumière et derniers frimas. S’il abrite l’équinoxe, il est un mois particulièrement instable par ailleurs.

Mars, l’action, nous apprend paradoxalement à patienter, ou à préparer différemment les temps forts de la croissance : c’est une période de transition, celle de la montée de la sève. La régénération précède la génération. Il faut nettoyer, détoxifier, faire de la place autour et en soi. C’est le temps du fameux « ménage de Printemps ». Un enfant m’expliquait : « je ne suis pas enrhumé, je fais mon ménage de printemps ». Tout était dit et compris.

Mars, l’action : « Taille tôt ou taille tard mais taille en mars »

Le nom du mois est une invitation à l’action : celle de couper, de trancher les bois morts qui vont gêner la croissance et freiner la fructification. Traduction pour les hominidés que nous sommes ? Virons ce qui n’a plus lieu d’être, vivons au présent. Non pas l’oubli ni le pardon pour nourrir un présentisme faible : la philosophe Laurence Devillairs publie son livre Vengeance, le droit de ne pas pardonner[1] le 25 mars. Elle a raison : c’est le bon moment pour trancher ce qui doit l’être et garder au cœur ce qui nous anime. La colère de Mars peut être saine et donner de l’élan. Elle ne doit pas toutefois, à mon sens, être le seul ressort mais elle donne une énergie prodigieuse, un sursaut de vigueur. N’oublions pas que, dans l’histoire antique, les Ides de Mars marquent la date de l’assassinat de Jules César.

Le rapport avec la planète Mars ?

A la recherche d’une vie sur Mars[2]: je tombe sur ce titre, à l’improviste, dans une de ces boîtes à livres que j’affectionne en France, alors même que j’ai commencé à écrire cet article. Le livre date de 1976. Il a cinquante ans ! Nous en savons sans doute plus sur la planète rouge, à présent. Mais le début du livre m’intéresse :

« Le dieu [Mars] est imaginé sous les traits d’un homme au regard farouche, à la poitrine découverte pour provoquer l’ennemi. Bientôt, il est identifié avec un point brillant du ciel dont la couleur rouge évoque le sang : c’est une étoile qui présente la particularité de bouger par rapport aux autres. Ainsi le nom planète (c’est-à-dire errante) est donné à cette vagabonde à une époque qui ignore la nature des astres et la structure de l’univers ».

Autrement dit, Mars, du mois à la planète, est identifié au mouvement. C’est une période glissante, instable, joyeuse aussi, battue par le vent encore froid. Son élément, nous pouvons le sentir, est l’air.

Littérature, symboles

Le Printemps est, par excellence, la saison des fées. Comment ça, « elles n’existent pas » ? Celui qui ne regarde plus les bourgeons et les fleurs ne peut pas les voir. Qu’il reste à pérorer, stigmatiser et se poser en censeur : la bonne nouvelle est qu’on ne l’écoute déjà plus beaucoup. Les fées sont beaucoup plus puissantes que lui. Et malicieuses. Leur légèreté fait circuler l’air.

C’est la saison du Bélier, signe de feu, en astrologie. Je connais mal ce symbole mais l’image de l’animal suggère force, audace, et saine combativité. Je me souviens avoir été poussée par un bélier dans l’enfance, sans grande méchanceté mais avec une constance telle que ma tante était intervenue ! Je revois encore la bête, la tête baissée, les cornes en avant…

Pour les chrétiens, le mois est associé à Saint Joseph, saint patron des familles, des artisans qui travaillent le bois, des fossoyeurs et des mourants. Il y a un culte de Joseph patron des agonisants et de la « Bonne Mort » car Joseph aurait reçu une mort douce, en présence de Jésus et Marie.

Et en 2026, une planète « déréglée » ou un Mars fidèle à lui-même ?

La lumière est plus claire, le vent plus léger, très frais par moments. Il souffle, le fond de l’air nous enjoint à la prudence, mais l’esprit de l’enfance nous souffle d’aller par les bois, les rivières, les collines, célébrer Eostre à notre manière. Le soir, quand la journée a été belle, tous les contours sont plus doux, comme estompés dans un sfumato aux couleurs tendres, du rose au violet. Les étoiles brillent plus fort. Les nuits annoncent l’aube. Je croise le lièvre, les chèvres sauvages, les cervidés. Là est le seuil vers la saison claire, cette clarté retrouvée. Il faut tenir le cap en regardant ces aubes et nourrir chaque jour l’espoir du renouveau.

Dans l’hémisphère sud, c’est le début de l’automne et de la saison des pluies, ces « Eaux de Mars » dont parle la chanson brésilienne Águas de Março, écrite en 1972 par Antônio Carlos Jobim. Pourtant, quand je l’écoute, il me semble qu’elle parle aux deux hémisphères de ce monde, nous réunissant, le temps d’une poésie, dans le ressenti du « chemin qui chemine ». Je conseille l’interprétation de Pauline Croze que je trouve particulièrement belle en français, sur un texte écrit à la demande de Jobim lui-même par Georges Moustaki en 1973 : https://youtu.be/EIRVElY254s?si=ojWXI_UJRwzMib4h


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[1] Laurence Devillairs, Vengeance, le droit de ne pas pardonner, Paris, Stock, mars 2026.

[2] Albert Ducrocq, A la recherche d’une vie sur Mars, Paris, Flammarion, 1976.A

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