Mai

Pour Germaine

 

Les Contemplations, « L’Âme en fleur », poème XVIII

 

Je sais bien qu’il est d’usage

D’aller en tous lieux criant

Que l’homme est d’autant plus sage

Qu’il rêve plus de néant ;

 

D’applaudir la grandeur noire,

Les héros, le fer qui luit,

Et la guerre, cette gloire

Qu’on fait avec de la nuit ;

 

D’admirer les coups d’épée,

Et la fortune, ce char

Dont une roue est Pompée,

Dont l’autre roue est César ;

 

Et Pharsale et Trasimène,

Et tout ce que les Nérons

Font voler de cendre humaine

Dans le souffle des clairons !

 

Je sais que c’est la coutume

D’adorer ces nains géants

Qui, parce qu’ils sont écume,

Se supposent océan ;

 

Et de croire à la poussière,

A la fanfare qui fuit,

Aux pyramides de pierre,

Aux avalanches de bruit.

 

Moi, je préfère, ô fontaines,

Moi, je préfère, ô ruisseaux,

Au Dieu des grands capitaines,

Le Dieu des petits oiseaux !

 

O mon doux ange, en ces ombres

Où, nous aimant, nous brillons,

Au Dieu des ouragans sombres

Qui poussent les bataillons,

 

Au Dieu des vastes armées,

Des canons au lourd essieu,

Des flammes et des fumées,

Je préfère le bon Dieu !

 

Le bon Dieu, qui veut qu’on aime,

Qui met au cœur de l’amant

Le premier vers du poème,

Le dernier au firmament !

 

Qui songe à l’aile qui pousse,

Aux œufs blancs, au nid troublé,

Si la caille a de la mousse,

Et si la grive a du blé ;

 

Et qui fait, pour les Orphées,

Tenir, immense et subtil,

Tout le doux monde des fées

Dans le vert bourgeon d’avril !

 

Si bien, que cela s’envole

Et se disperse au printemps,

Et qu’une vague auréole

Sort de tous les nids chantants !

 

Vois-tu, quoique notre gloire

Brille en ce que nous créons,

Et dans notre grande histoire

Pleine de grands panthéons ;

Quoique nous ayons des glaives,

Des temples, Chéops, Babel,

Des tours, des palais, des rêves,

Et des tombeaux jusqu’au ciel ;

 

Il resterait peu de choses

A l’homme, qui vit un jour,

Si Dieu nous ôtait les roses,

Si Dieu nous ôtait l’amour ! 

 

Chelles, Septembre 18..

[Probablement 1845]

 

Inutile de gloser beaucoup. Ce poème nous parle encore aujourd’hui parce qu’on y lit la dénonciation des fausses grandeurs, de la médiocrité profonde de ces « nains » à qui l’on est sommé de rendre les honneurs. Le poète énonce les attributs symboliques du pouvoir, ce grand bâtisseur de vaines pyramides. La médiatisation des « avalanches de bruit » s’effondre au pied des roses, de l’amour, de la fragilité de ce qui persiste.

A bas la « grandeur noire » ! Car elle n’est pas seulement fausse, elle fait du mal, elle fait le mal et le propage, comptant sur le silence intéressé des lâches, des veules, des pleutres.

Que faire ? Regarder le monde, être traversé par « le rayonnement de la nature » (Victor Hugo, Les chants du crépuscule, XXXI, 1835, “Puisque mai tout en fleurs »). Non pas comme une fuite mais comme le lieu d’un écart qui rend possible la souveraineté intérieure. Recourir à la forêt, réelle ou symbolique.

Suivant
Suivant

Avril