Et Le Mépris : une musique !

Nous parlions, ces jours derniers, de Brigitte Bardot actrice avec un ami cinéphile, il m’a dit : « à choisir, regarde Le Mépris de Jean-Luc Godard. »

C’est un film que j’avais commencé à regarder, plus jeune, et que j’avais abandonné ! Mais c’est un film qui m’a rattrapé à un autre âge de la vie et dont je dirais aujourd’hui qu’il donne à penser, et qu’il résonne avec le mépris reçu, et celui que l’on choisit de renvoyer parfois.

La lumière crue et la vague musicale

Du Mépris, je garde des images de lumière crue, méditerranéenne, d’eaux très bleues, mais surtout le souvenir d’une musique enveloppante qui porte le film tout entier, « totalement, tendrement et tragiquement » (comme le dit le personnage de Paul, dans la célèbre scène du tout début du film, et ces trois adverbes résument presque la coloration de la partition). C’est vraiment une musique de film comme on l’imagine : elle insuffle, par vagues, un mouvement, un souffle épique même dans sa mélancolie, et elle donne une profondeur triste et belle à une histoire qui, sans elle, pourrait rester tout à fait bourgeoise. (La musique de Georges DELERUE pour le film Le Mépris : https://youtu.be/ZPtQWm2QmXI?si=mo5L4QzAGIqG28_h)

Une intrigue bourgeoise recouverte par le langage

Car l’intrigue nue est triviale : un couple, des besoins d’argent, un appartement à payer, de la jalousie. Et puis, s’insinue le mensonge social beaucoup plus vaste - celui du langage professionnel - qui recouvre intérêts, domination, pouvoir. La dégradation est tellement avancée que le riche producteur (américain, bien sûr : on est en 1963 !) en devient burlesque : un emblème de vulgarité et de cynisme, qui parle de « poésie » quand il n’y comprend rien. Et par ricochet, c’est aussi le cinéma, art trop coûteux pour rester toujours honnête, qui est questionné. L’esthétique y est moderniste, fragmentée, et méta-cinématographique (le cinéma réfléchit sur le cinéma lui-même, notamment sa dégradation commerciale).

Brigitte Bardot : le choix du retrait

Le film, je le trouve à la fois lourd, poseur, et beau : profond, mythologique. C’est le genre de films dont on se dit qu’il est peut-être un peu trop fait pour les profs ou les critiques de cinéma: ils vont pouvoir disserter, le décortiquer, et se sentir intelligents à dire qu’il réfléchit sur le cinéma lui-même. Mais c’est un beau film qui dépasse l’analyse intellectuelle critique parce qu’il peut avertir ou consoler, et surtout nous inviter subtilement à être fidèles à la mythologie poétique d’une histoire. Avertir de la duplicité bourgeoise : le double discours, la fausseté, le mensonge, d’abord à soi-même. Consoler par l’art et la lumière : Fritz Lang, la beauté âpre du monde méditerranéen, et l’intelligence de Brigitte Bardot, qui sait précisément à quoi elle choisit de tourner le dos. Ce mépris, c’est aussi le sien. Être fidèles à une culture profonde dont nous ne mesurons pas toute la portée dans nos existences : les dieux de l’Odyssée et ses personnages sont l'incarnation symbolique d'énergies qui traversent nos vies et, de ce point de vue, Jean-Luc Godard a senti et créé avec son cœur, avec son âme, il n'a pas juste posé. Il nous parle de trahison et de loyauté avec finesse, en jouant de l’ombre et de la lumière.

 Du mépris à la méprise

Ce qui m’intéresse, enfin, c’est que le film ne réduit pas tout à une fatalité. Ulysse comme Fritz Lang y tracent une autre ligne : une humanité droite, intègre, qui se dresse et ruse avec une intelligence profonde. Plus durable qu’il n’y paraît. Sans ces deux présences, Le Mépris serait seulement cruel.

Et du mépris à la méprise, il n’y a qu’un pas : une lecture de l’autre qui se referme. Triste bien sûr, « il faut souffrir » dit le personnage de Fritz Lang, mais n’est-ce pas la dialectique de la vie, son odyssée propre ?

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Brigitte Bardot, “Une histoire de plage”